Le Groupe

2017-2022

_____

Les matières premières sont à la base de notre économie de marché, son moteur. Glencore est le plus important groupe de négoce de matières premières dans le monde, impliqué dans la production et le commerce de quatre-vingt-dix denrées dans plus de cinquante pays. Son relatif anonymat contraste avec son poids économique et son influence sur nos vies. Ce projet est un portrait de cet acteur majeur – représentatif d’un certain nombre de dérives – en évoquant son fonctionnement et son impact dans les pays où il officie.

Une vue de Genève. La cité de Calvin est le plus important hub de négoce de matières premières au monde – bien que les matières ne transitent jamais physiquement par la Suisse. Un tiers environ de tout le commerce mondial de pétrole brut et de produits pétroliers a lieu à Genève. Pour ce qui est du négoce des matières premières agricoles, la moitié environ du négoce du café et du sucre a lieu dans la région lémanique. La région occupe également la première place à l’échelle mondiale pour ce qui est du négoce des céréales, des oléagineux et du coton. Le secteur des matières premières représente 3,5 % du PIB suisse, soit plus que le service financier des banques ou le tourisme.

«En 2008, les indiens avaient eu une mauvaise récolte de riz. Ils se sont dit ‘On va retenir nos stocks’... les exportateurs ont alors spéculé... le riz n’arrivait plus à destination en Afrique. Ce jour-là, mon collègue est à côté au téléphone, à négocier pour vendre au Cameroun. Il raccroche, se tourne vers moi, fier et souriant : ‘Je viens de faire $1million sur une cargaison !’ Et hop tu déclenches les émeutes de la faim au Cameroun car tu gonfles le prix du riz à l’arrivée.»

Une tradeur. Genève, 2017.

Des traders au Global Grain Geneva, une manifestation importante qui rassemble chaque année des milliers de traders de produits agricoles. La région lémanique occupe la première place à l’échelle mondiale pour ce qui est du négoce des céréales, des oléagineux et du coton. Genève, Suisse.

Scène de vie aux abords du lac Zoug. L’entreprise zougoise Glencore fut créée en 1974 par le sulfureux trader Marc Rich. Zoug est le plus petit canton suisse mais aussi le plus riche, notamment via les taxes reversées par l’entreprise à la municipalité ($219 milliards de revenus en 2018).

Un matin, Madjitoudji Salomé a découvert avec stupeur un rig de forage pétrolier derrière sa masure dans la zone pétrolière de Badila, où officie Glencore. Personne ne l’a avertie au préalable et personne ne l’a compensée financièrement. Le bruit continuel l’empêche de dormir. Glencore est devenu un acteur de l’industrie pétrolière en 2013 en rachetant les installations pétrolières de Badila et Mangara, au sud du Tchad. L’année suivante Glencore devient de facto le distributeur exclusif du pétrole tchadien. La raison ? Un prêt de $1,45 milliards octroyé au gouvernement par Glencore, qui doit être remboursé en barils de brut jusqu’en 2022. Koutoutou, Tchad.

Petit à petit, les terres sont grignotées par l’exploitation pétrolière. Les paysans, contraints par la faim, doivent donc abattre des forêts pour permettre de cultiver à nouveau la terre une fois expropriés. Tout cela accentue la crise écologique et les tensions cultivateurs-éleveurs. Barira, Tchad.

Keyla Rolande, 25 ans, habitante du village de Bémangra, pose défigurée devant l’objectif. Depuis la découverte du pétrole près de son village, les riverains de la zone pétrolière de Mangara (où opère Glencore) ont vu leurs liberté de mouvements restreinte. La présence de militaires et de personnels de sécurité s’est accrue. Rolande a reçue une balle perdue dans l’oeil alors qu’un garde prétorien du Président de la République a ouvert le feu sur le véhicule dans lequel elle était passagère. Bémangra, Tchad.

Un mécanisme qui relie les puits de pétrole de la zone de Badila (opérée par Glencore) au pipeline qui parcourt plus de mille kilomètre pour arriver au terminal de Kribi, au Cameroun. Glencore est devenu un acteur de l’industrie pétrolière en 2013 en rachetant les champs pétroliers de Badila et Mangara, au sud du Tchad. L’année suivante Glencore devient de facto le distributeur exclusif du pétrole tchadien. La raison ? Un prêt de $1,45 milliards octroyé au gouvernement par Glencore, qui doit être remboursé en barils de brut jusqu’en 2022. Melom, Tchad.

Des traders au Global Grain Geneva, une manifestation importante qui rassemble chaque année des milliers de traders de produits agricoles. La région lémanique occupe la première place à l’échelle mondiale pour ce qui est du négoce des céréales, des oléagineux et du coton. Genève, Suisse.

Des traders au Global Grain Geneva, une manifestation importante qui rassemble chaque année des milliers de traders de produits agricoles. La région lémanique occupe la première place à l’échelle mondiale pour ce qui est du négoce des céréales, des oléagineux et du coton. Genève, Suisse.

«Glencore C’EST le marché. Le pourcentage de leurs parts dans chaque matière (aluminium, cuivre, zinc, etc), cela représente parfois 50% d’un marché mondial. L’entreprise possède des fonderies, des raffineries, c’est énorme. Quand tu travailles chez Glencore, tu tends à oublier que le marché est à toi... c’est quand tu en pars que tu le réalises. Je ne pense pas qu’il y ait d’autres entreprises aussi puissante qu’eux. »

Un trader. Zug, 2020.

Le siège de Glencore, à Zoug. Zoug est le plus petit des 26 cantons suisses mais aussi le plus riche, notamment grâce aux taxes perçues par la municipalité de la part du géant des matières premières ($219 milliards de revenus en 2018).

Des montagnes de charbon au port de Rotterdam. Glencore est un des plus importants producteur et exportateur de charbon au monde. Rotterdam, Pays-Bas.

Un jeune garçon Wayuu observe au loin la mine de charbon Cerrejón. Il s’agit de la plus grande mine à ciel ouvert d’Amérique du Sud. Cerrejón est la propriété conjointe des entreprises BHP (Australie), Anglo-American (Royaume-Uni) et Glencore. La Guajira, Colombie.

Des travailleurs de la mine Cerrejón (appartenant en partie à Glencore) forment un piquet de grève. Ils protestent contre la décision de la direction d’augmenter le volume horaire de leurs rotations de travail, pour compenser la chute du marché du charbon. Ce qui engendrerait plus d’accidents dus à la fatigue. Une « rotation de la mort » comme ils le clament. Il s’agit de la plus importante grève de l’histoire de la mine. La photo fut prise au 59ème jour de lutte. Riohacha, La Guajira, Colombie.

Une mine de charbon à ciel ouvert dans le département du César, en Colombie.

Un indigène Wayuu près d’un ruisseau. L’eau est un élément essentiel dans la culture Wayuu. Cerrejón détourna un important affluent du Rio Rancheria (la seule rivière du département de La Guajira) et assécha dix-neuf ruisseaux pour permettre l’extension de ses activités. Nueva Esperanza, La Guajira, Colombie.

Une fête au village El Hatillo, dans le département du César en Colombie. El Hatillo est situé dans un corridor minier, enclavé entre trois mines de charbon à ciel ouvert, dont une appartenant à Glencore. Depuis 2010 ils doivent être déplacé, en réaction à la forte pollution de l’air. En 2020, ils sont toujours là. Des études réalisées par des ONGs font part d’un processus infernal où la communauté fut divisée par les actions des entreprises. La communauté respire donc l’air vicié pendant tout ce temps, et souffre du détournement de leur rivière (le Rio Calenturitas) par Glencore en 2015 (pour permettre d’agrandir leur mine). Ce qui a rendu l’eau de la rivière impropre à la baignade et à la pêche.

Luis Misael Soccorras Ipuana est un activiste, défenseur des droits des communautés affectées par l’exploitation minière de Cerrejón (co-propriété de Glencore). Il reçoit constamment des menaces de mort pour son opposition à l’entreprise. Il doit porter un gilet pare-balles pour tous ses déplacements. La semaine précédente la photographie, il a reçu des coups de feu sur son véhicule alors qu’il conduisait sur l’autoroute. La Guajira, Colombie.

Une scène de nuit au village El Hatillo, dans le département du César en Colombie. El Hatillo est situé dans un corridor minier, enclavé entre trois mines de charbon à ciel ouvert, dont une appartenant à Glencore. Depuis 2010 ils doivent être déplacé, en réaction à la forte pollution de l’air. En 2020, ils sont toujours là. Des études réalisées par des ONGs font part d’un processus infernal où la communauté fut divisée par les actions des entreprises. La communauté respire donc l’air vicié pendant tout ce temps, et souffre du détournement de leur rivière (le Rio Calenturitas) par Glencore en 2015 (pour permettre d’agrandir leur mine). Ce qui a rendu l’eau de la rivière impropre à la baignade et à la pêche.

Un train transportant du charbon à destination du port de Glencore (Puerto Prodeco), prêt à être chargé sur un bateau et envoyé probablement en Europe. Glencore possède aussi la ligne de chemin de fer via la filiale Fenoco. Magdalena, Colombie.

Une statue près de la mine Cerrejón. La Guajira, Colombie.

La Millenia Tower à Singapour abrite une dizaine de filiales de Glencore parmi des centaines d’autres dispersées de par le monde. Les Bermudes, les Iles Caïmans, Jersey, la Suisse, le Luxem- bourg, Glencore dispose d’entités dans tous les paradis fiscaux de la planète. Le montage finan- cier du groupe est d’une complexité sans nom. Dans le cadre de l’enquête des Paradise Papers, l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) a mis la main sur de nombreux docu- ments de la firme légale Appleby basée aux Bermudes, dont un mail où un employé de Glencore indique que le groupe n’a pas de tableau complet de toutes ses filiales offshore « principalement parce qu’il faudrait tout un pan de mur :). »

«Le PDG de Glencore est aussi important que le président d’un pays en voie de développement. Il a 150,000 employés à se disposition qui dealent avec des ministres, réalisent des contrats liés à l’énergie dans le monde entier. Le président de la Confédération Suisse n’a pas le salaire du PDG de Glencore, il n’a pas le pouvoir de s’asseoir avec les plus influents banquiers, il voyage moins souvent et rencontre moins de chefs d’états. Glencore a plus de pouvoir que la Confédération Suisse. Il n’y a pas de comparaison.»

Un trader. Zoug, 2020.

Un silo a grains de la branche agriculture de Glencore. Debrecen, Hongrie.

Le puits de trading à la criée au London Metal Exchange, là où chaque jour se décide le cours officiel des métaux dans le monde. Il s’agit de la dernière place boursière « physique » en Europe. Glencore domine le négoce mondial du cuivre, de l’aluminium et du zinc. Londres, Royaume-Uni.

Une employée de Kazzinc (propriété de Glencore) attend le tramway pour rentrer chez elle. En ar- rière-plan l’usine de Kazzinc, qui sert à raffiner différent métaux. Kazzinc est un des plus gros employeurs dans la ville de Ust-Kamenogorsk, à l’est du Kazakhstan. C’est aussi le plus gros pollueur.

Vittaly travaille à l’usine Kazzinc d’Ust-Kamenogorsk où il doit nettoyer les circuits de fonderie. Il s’empare d’un manche à balais et mime les gestes qu’il exécute au quotidien : « Je nettoie avec une pelle les conduits où on moule les pièces. Le cuivre se durcit au contact des parois froides. Des morceaux restent collés et je dois nettoyer tout cela. C’est difficile car les températures sont extrêmes. Des fois les aspirateurs d’air sont bloqués. Du coup il y a un gros rejet d’émissions dans ma salle et dans tout le bâtiment. Quand on entre dans le périmètre de l’usine, immédiatement on est saisi par l’odeur du gaz. La zone la plus polluée c’est celle où je suis parce que j’interagis directement avec le métal. »

Une photo prise au musée dédiée à l’entreprise Kazzinc (propriété de Glencore) à Ridder, un village minier de l’est du Kazakhstan. Kazzinc est une des entreprises privées les plus importantes du pays. Elle fut acquise par Marc Rich (le fondateur de Glencore) après l’éclatement du bloc soviétique, durant la vague des privatisations. Comme son nom l’indique elle est active dans l’extraction et le raffinage du minerai de zinc.

Un match de l’équipe de hockey sur glace Kazzinc Torpedo à Ust-Kamenogorsk. Kazzinc, propriété de Glencore, possède l’équipe des Kazzinc Torpedo.

Les sanatoriums sont des centres de soins et de remises en forme typiques de l’ère soviétique. Kazzinc opère celui de Ridder, célèbre dans toute la région. Chaque année les employés de Kazzinc ont droit d’y séjourner gratuitement. Sur la photographie, les patients inhalent du sel. Ridder, Kazakhstan.

Kazzinc, la filiale de Glencore au Kazakhstan, a gardé certaines pratiques typiques des pays issus de l’ex-URSS, notamment celle d’afficher les meilleurs employés de l’année sur la place du village. Ici, dans la ville minière de Zyrianovsk. On peut lire en haut du panneau : « la fierté de notre ville. 

Des rejets des eaux de production sont déversés constamment dans un gigantesque bassin de rétention surplombant la ville de Zyrianovsk, à l’est du Kazakhstan. L’entreprise Kazzinc (propriété de Glencore) est l’employeur principal dans la petite ville. Kazzinc assure que le bassin de rétention est étanche et solide.

Un actionnaire de Glencore se rend à l’Assemblée Générale annuelle du groupe au casino de Zoug. Il est accueilli par des activistes dénonçant l’impact environnemental de Glencore dans le monde. Zoug est le plus petit canton suisse mais aussi le plus riche, notamment du fait des taxes reversées par l’entreprise à la municipalité ($219 milliards de revenus en 2018). Zoug, Suisse.

«Tout le monde ne peut pas faire ce job. Il faut savoir poser ses couilles sur la table. Quand je vois que certains n’arrivent pas à choisir entre le paquet bleu ou le paquet rouge au supermarché (...) Je ne parle même pas de ce que je fais à mes amis et à ma famille... si je dis que je suis dans le trading, ils vont croire que je me la pète. Ils ne vont pas comprendre. À quoi ça sert d’expliquer un travail dont les gens ne vont pas comprendre le fonctionnement ? »

Un trader. Genève, 2019.

Dans les rues de Zoug. L’entreprise zougoise Glencore fut créée en 1974 par le sulfureux trader Marc Rich. Zoug est le plus petit canton suisse mais aussi le plus riche, notamment via les taxes reversées par l’entreprise à la municipalité ($219 milliards de revenus en 2018).

«Je vends et j’achète, je ne fais pas une chose morale. La morale est une externalité du capitalisme, c’est hors-sujet, complètement hors-sujet, et ne doit pas être prise en compte. Si vous les faites, vous avez choisi la mauvaise carrière. Avec mes clients on ne parle jamais de politique. On parle de foot ou de femmes.»

Un trader. Zug, 2020.